Le jour et la nuit – Tome 2 (Nouvelle couverture Exclusivité Ebook)

Lucia a une nouvelle fois disparu de manière énigmatique, laissant Stella seule face à son destin et la légende. De jeu de piste en fausse piste, la recherche de sa sœur jumelle va l’amener à découvrir des facettes plus sombres de son clan. Heureusement que les indéfectibles GOG sont là pour la soutenir et l’aider dans sa quête.
Faux-semblants, cachoteries, non-dits. Stella arrivera-t-elle à démêler le vrai du faux? Car tout ne semble pas toujours ce qu’il paraît être… Tout est-il vraiment blanc ou…bleu ?

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Encore une fois

Elle monte côté passager dans le van noir qui démarre en trombe. Avant de totalement disparaître de ma vue, l’une des fenêtres à l’arrière de la voiture s’ouvre pour laisser apparaître un bras tenant deux petites boîtes noires qui font un bruit sourd quand elles tombent à quelques centimètres de mes pieds. Je ne sais pas ce que c’est et, à vrai dire, je m’en fous. Je reste plantée là sans bouger, sous le choc de ce qui vient de se passer. Elle est remontée dans le van de son plein gré… ma sœur est repartie avec ses ravisseurs, les Assombros. Elle n’a pas agi sous la menace d’une arme ni sous la contrainte. Non, elle était tout à fait libre de ses choix. Elle aurait pu rester avec moi, sa sœur, mais elle les a choisis, eux ! Elle a desserré ses bras autour de moi, m’a tourné le dos et est montée dans cette voiture sans même un dernier regard. Je n’ai rien compris. Je n’ai pas bougé, je suis restée immobile, incapable de comprendre ce qu’elle était en train de faire, incapable de l’empêcher de disparaître à nouveau.

Le van est parti depuis quelques secondes déjà quand je sens des bras m’attraper fermement et m’amener avec force hors du garage. Encore une fois, je ne réagis pas. Je me laisse faire comme une marionnette inanimée, je me laisse guider sans broncher. Nous sommes presque arrivés au portail lorsque le souffle de deux explosions rapprochées nous projette par terre avec violence, mon sauveteur et moi. Ma tête cogne lourdement le revêtement en béton qui recouvre l’entrée de la maison des Cadwell, une partie de mon visage s’écrase dans un craquement de mauvais augure sur le sol, tandis que le poids lourd d’un corps bien plus imposant que le mien vient terminer sa chute sur moi et me coupe le souffle pendant quelques interminables secondes. De la fumée envahit la cour et des morceaux de verre, de briques et de bois tombent comme de la pluie tout autour de moi.

— Stella ! Stella ! j’entends une voix m’appeler au loin.

Je ne peux pas bouger. Mes gestes sont entravés par un poids mort qui m’écrase presque entièrement. Alors que je tente quelques mouvements maladroits, on vient me libérer de la masse qui pèse sur moi et on me retourne avec délicatesse. J’entrouvre avec peine mes paupières car mes yeux me brûlent et, alors que j’essaye de

parler, je sens un mélange de sang et de graviers se mêler à ma salive.

— Stella ! Comment ça va ? Tu m’entends ? s’inquiète une voix affolée qui me semble à des kilomètres de moi.

Mes oreilles bourdonnent comme si je me trouvais dans une ruche géante.

— Stella, parle-moi, je t’en supplie, insiste la voix que je finis par reconnaitre.

C’est Julien, mon meilleur ami depuis toujours, mon petit ami en devenir depuis peu. Ces grands yeux vert émeraude me scrutent avec inquiétude. Et même à moitié dans les vapes, je ne peux qu’être frappée par sa beauté sauvage et virile. Tout est parfait chez lui, sa mâchoire puissante, ses pommettes saillantes, sa bouche charnue, son petit nez arrondi, il n’y a rien à changer. D’autant plus que son aura jaune irisé lui donne des allures d’ange auréolé.

— Humm, je crois que ça va, je marmonne d’une petite voix faiblarde, encore toute étourdie par l’intensité du choc.

— Stella, souffle-t-il, rassuré, en me serrant dans ses bras.

À son contact, je ne peux m’empêcher de réprimer un petit couinement aigu. J’ai mal partout. Mes jambes, mon dos, mes bras sont tout endoloris. Ma tête est prête à exploser.

— Pardon, je suis désolé, s’excuse mon ami en desserrant aussitôt son étreinte.

— Comment te sens-tu ? m’interroge ma tante Gwen, le cheveu hirsute et le visage plein de poussière alors qu’elle s’accroupit près de moi en me caressant le front.

— Elle est partie.

C’est la seule chose que je trouve à lui répondre alors que mon cœur se serre au souvenir de ce qui vient de se passer.

— Oui je sais, m’avoue-t-elle d’une voix douce.

— Elle est partie avec eux. Elle a choisi de repartir avec eux, je lui précise amèrement en appuyant sur le « eux ».

— On a vu ce qu’il s’est passé.
— Pourquoi a-t-elle fait ça ?
— Je n’en sais rien, Stella, mais nous n’avons pas le temps d’en

discuter maintenant, nous en reparlerons plus tard. La police et les pompiers ne vont pas tarder à arriver et nous devons être partis avant.

— Oui, je sais, je concède avec résignation.

— Tenez-vous-en au plan et à ce que l’on avait dit. Les autorités doivent être au courant que Lucia se trouvait dans cette maison, ok ?

— Pas de souci, Gwen, rétorque Julien. Nous savons ce que nous avons à faire, vous pouvez partir.

— Et les voisins ? je la questionne en revenant à la réalité de l’instant. Ils vont forcément avoir une version des évènements différente de la nôtre.

— Ne vous inquiétez pas pour eux, ils seront muets comme des carpes, me répond-elle, énigmatique. On va devoir vous laisser. Stella, je te recontacte au plus vite, ok ?

— Ok.

— Ça va aller, ma chérie, essaye-t-elle de me rassurer en m’embrassant sur le front. Si on a réussi à la retrouver une première fois, on la retrouvera une deuxième, ne t’en fais pas. D’accord ?

J’acquiesce timidement de la tête, pas vraiment convaincue par la tirade peu rassurante de ma tante.

Gwen se relève et va rejoindre les autres qui sont déjà en train de s’affairer pour partir au plus vite. Et alors que je tente de me redresser, je les regarde s’agiter dans tous les sens. Chacun sait ce qu’il a à faire comme dans un ballet programmé au millimètre et à la seconde près. Pete des GOG et Ricardo, le Lucios brésilien, ont ramené le van et la voiture pour les rapprocher de la maison, pendant que Joe, le visage pâlichon et ses grandes boucles brunes en bataille, enlève la peinture qui nous avait servi à aveugler les caméras de surveillance de la propriété. À peine la voiture garée, Ricardo prend en charge Dan, le Lucios informaticien australien qui a été blessé assez grièvement lors de l’assaut, pour l’installer sur la banquette arrière. Binta, la jolie Lucios qui marche en claudiquant, et Cécile, la GOG française au poignet fracturé, se sont elles installées dans le van. Gwen et Loïc, quant à eux, s’assurent de ne laisser aucune trace. Ma tante ramasse les casques, les armes et tout ce qui aurait pu nous appartenir tandis que mon oncle nettoie la moindre goutte de sang qui traîne avec une sorte de petit vaporisateur d’eau. La tâche la plus ingrate revient à Pete, Patrick et Andy qui doivent entasser les corps des deux gardes du corps, de Robert Planchard, l’acolyte de l’Assombros Kelen Le Hir et de l’Assombros blonde dans le grand coffre de la berline break. À peine terminée, toute la bande des GOG monte dans le van et part au quart de tour, suivie de près par la voiture de Loïc et Gwen qui ont pris Ricardo et Dan comme passagers, nous laissant ainsi seuls, Julien et moi.

En moins de cinq minutes, ils ont tout nettoyé, rangé, scruté et sont repartis sans laisser la moindre trace, comme s’ils n’étaient jamais venus ici. J’ai l’impression d’avoir rêvé tout ce qui vient de se dérouler, d’avoir rêvé ma rencontre avec Lucia, d’avoir rêvé son départ…

Le timing est parfait car j’entends se rapprocher la sirène des pompiers. Je jette un regard tout autour de moi afin d’évaluer l’ampleur des dégâts. C’est le chaos le plus complet. L’explosion a détruit quasiment tout le garage et une partie de la maison s’est affaissée, démolissant au passage la moitié des fenêtres et un grand morceau du toit. Des débris défigurent le gazon verdoyant et les allées fleuries de la propriété. Un morceau de volet en bois brûle dans un bac de géraniums, du verre jonche le sol, des tuiles sont accrochées aux arbres, des outils qui devaient se trouver dans le garage sont éparpillés un peu partout et complètent une partie de ce tableau morbide tandis que la maison continue inexorablement de se consumer devant nos yeux.

Julien m’aide à me relever et nous nous postons devant le portail quand toute la cavalerie arrive. Deux énormes camions de pompiers avec quatre ou cinq gaillards en tenue anti-feu à leur bord et trois voitures de police, toutes sirènes hurlantes, déversant tout autant d’hommes en uniforme bleu.

Bien rôdés à l’exercice, les pompiers déroulent leurs énormes tuyaux et évaluent les dégâts autour de la propriété pendant que la police sécurise les lieux. Il faut que nous parlions à l’un des policiers au plus vite. Les deux voitures des Assombros sont parties il y a plus de dix minutes, avec un peu de chance, peut-être qu’il n’est pas trop tard pour les intercepter.

Alors que je me dirige vers l’un d’entre eux, un pompier à l’aura jaune poussin fait irruption devant moi, l’air professionnel.

— Mademoiselle, vous allez bien ? Vous êtes blessée ? Suivez- moi, je vais vous prendre en charge. Vous également, monsieur, continue-t-il en s’adressant à Julien.

— Tout va bien, merci, tenté-je de le rassurer sur notre état de santé.

Mais il ne m’écoute pas et tout en m’attrapant par le bras pour me diriger à l’arrière d’un des camions, il poursuit son questionnaire préétabli qu’il débite par cœur avec monotonie.

— Vous étiez dans la maison au moment de l’incendie ? Avez- vous inhalé de la fumée ? Avez-vous des nausées ? Des douleurs ? Des vertiges ?

Je me dégage un peu brusquement de son étreinte afin qu’il s’arrête et m’écoute pour de bon.

— Qu’y a-t-il, vous allez bien? Vous faites un malaise? reprend le pompier, bien trop zélé.

— Non, je vais bien. Nous allons bien, tous les deux. Nous n’avons pas besoin de nous faire ausculter, nous devons parler au plus vite à un agent de police.

— Qu’est-ce qu’il se passe par ici ? nous interroge alors un policier alerté par notre raffut.

L’homme a la petite trentaine et une aura vert bouteille qui donne à sa peau blafarde une couleur d’olive.

— Monsieur l’agent, je suis Stella Mérédine, ma sœur Lucia a été enlevée, il y a peu de temps. Elle se trouvait dans cette maison. Ses ravisseurs se sont enfuis avec elle. Ils sont partis dans deux grosses voitures noires, il y a presque dix minutes. Il faut absolument que vous lanciez un avis de recherche, je lui déballe à toute vitesse.

J’étais naïvement persuadée que le policier allait réagir au quart de tour à mes révélations et qu’il se plierait en quatre pour tenter de retrouver ma sœur au plus vite. Mais à voir l’air figé de l’homme devant moi j’ai l’impression d’avoir parlé chinois. Il n’a absolument aucune réaction. Du moins aucune de celles auxquelles je m’attendais. Pas de déférence quand je lui dévoile mon nom, pas de panique ou d’excitation dans son regard quand je lui apprends que la personne la plus recherchée de France se trouvait dans cette maison et qu’elle vient de disparaître une nouvelle fois. L’homme se contente de me regarder en clignant rapidement des yeux comme si cela allait l’aider à intégrer ce que je viens de lui dire.

— Vous m’avez entendue ? j’insiste devant son air coi.
— Oui, oui, réagit-il enfin. Mais que faisiez-vous ici ?
Hein ? Mais qu’est-ce qu’il me demande ? N’a-t-il rien écouté de ce que je viens de lui dire ? Je m’attendais plutôt à un : « ok, donnez-moi le signalement des véhicules », « je vais me charger de l’affaire », « donnez-moi des détails sur leur fuite »… Les questions de base que l’on pose quand on vient de signaler un enlèvement.

— Vous n’avez rien compris, si ? Je suis Stella Mérédine. Ma sœur a été enlevée et elle se trouvait ici. Ils viennent juste de partir avec elle, il faut absolument que vous la retrouviez au plus vite, sinon il sera trop tard, je lui répète une nouvelle fois en perdant mon calme.

— Ne me parlez pas sur ce ton, mademoiselle, je suis officier de police, se rebiffe-t-il.

Je marche sur la tête, non ? Il est bouché ou il le fait exprès ? Sommes-nous tombés sur la seule personne en France qui ne connaît pas toute mon histoire et ne regarde pas les journaux télévisés qui passent en boucle des infos plus ou moins vraies sur l’enlèvement de ma sœur ou a-t-il tout simplement le Q.I le plus bas de toute la police nationale ?

Je sens la colère monter en moi comme une boule de feu qui brûle mes entrailles. Elle prend racine quelque part dans mon ventre pour remonter dans mes poumons et se propager dans ma tête. Je vois rouge. Mes poings se resserrent, mon cœur se met à battre plus fort et mon regard se concentre sur l’homme qui me fait face. Le vide se fait autour de moi, je n’entends plus rien et je ne vois rien d’autre que le policier. Mes yeux plongent dans les siens, j’entre dans sa tête. Je peux voir tout ce qui s’y passe, je peux même scruter son âme. Je vois sa vie défiler. Sa naissance dans un hôpital de la région parisienne, son enfance heureuse, son adolescence fragile au sein d’une famille recomposée, son service militaire, son incorporation dans la police et ses récentes fiançailles avec une jeune infirmière blonde et menue. Mais tout ceci ne m’intéresse pas, mon instinct me dicte de me concentrer sur le centre névralgique qui contrôle ses pensées et ses actions. Je sais intuitivement que je peux lui ordonner d’arrêter de s’obstiner et qu’il obtempérera sagement.

— Stella ! Stella ! crie Julien à côté de moi.

Je sens qu’il me secoue le bras avec insistance, pourtant je ne veux pas sortir de la tête du policier, je veux terminer ce que j’ai commencé.

— Stella ! Qu’est-ce que tu fais ? intervient-il plus fermement en se plaçant en face de moi.

— Quoi ? je m’énerve alors que je sors brutalement du cerveau de l’agent.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? me chuchote-t-il. Tu étais en train de l’hypnotiser ou quoi ?

— Mais non, pourquoi ? Tu sais très bien que je suis incapable de faire ça.

— Je ne suis plus sûr de rien ces temps-ci. Tout ce que je sais, c’est que tout d’un coup tu as changé de tête. Tu t’es focalisée sur lui et tu ne l’as pas lâché du regard. Il s’est arrêté de parler et il a le visage blanc comme un linge, continue-t-il à voix basse.

— Je… je ne sais pas ce qui m’est arrivé, je lui explique à voix basse en recouvrant mes esprits. Je suis entrée dans sa tête et je voulais lui ordonner d’arrêter de nous harceler de questions.

— Hein ? Mais comment c’est possible ? Tu sais faire ça, maintenant ?

— Je ne sais pas, je lui avoue en toute sincérité, j’ai fait ça… instinctivement.

— Pourquoi êtes-vous couverts de poussières, tous les deux, et vous pleine de sang ? nous coupe le policier, une fois revenu à la réalité.

Ce n’est pas possible ! C’est un vrai cauchemar !

— Vous n’avez rien écouté de ce que je vous ai dit ? Ma sœur Lucia Mérédine était là, il n’y a pas dix minutes. Vous ne regardez jamais les infos ? je le questionne en reprenant le fil de la conversation comme si de rien n’était.

— Écoutez, mademoiselle, une maison vient de prendre feu, la maison d’un richissime homme d’affaires de la région, de surcroit, et vous êtes apparemment les deux seules personnes sur les lieux et, en plus, vous êtes pleins de débris et de poussière. Donc, d’après mon expérience, vous avez quelque chose à voir avec cet incident, alors je vais tout de suite vous amener au commissariat pour vous interroger !

— Attendez, attendez ! s’interpose Julien qui dépasse l’agent de police d’une tête. Nous n’avons rien fait de mal et nous n’avons rien avoir avec tout ça. Nous passions dans le coin quand tout ceci s’est produit.

— Ah oui, vraiment? Comme c’est pratique, rétorque-t-il, ironique, pas le moins du monde impressionné par son imposante carrure. C’est fou, ils disent tous ça avant qu’on finisse par les juger coupables.

— Je vous promets que c’est la vérité, continue d’argumenter Julien. Nous étions au mauvais endroit au mauvais moment, c’est tout.

Je sens une rage incontrôlable monter en moi. Notre tentative de sauvetage de ma sœur jumelle s’est soldée par un échec, elle est repartie avec ses ravisseurs, des gens sont morts sous mes yeux, je me suis pris une explosion en pleine tête, j’ai mal partout et mon corps est écorché vif, alors je crois que ce n’est pas le bon jour ni le bon moment pour me casser les pieds ! Et avant que je puisse me contrôler, j’explose toute ma rage sur le policier.

— Vous ne savez donc pas qui je suis ? Ce n’est pas possible, sur quelle planète vous vivez ? On parle de moi et de l’enlèvement de ma sœur depuis des semaines à la télévision. Je suis Stella Mérédine, l’héritière de l’empire Mérédine et de Luminis Pharma Corp ! Ma sœur vient d’être enlevée. Nous avons des preuves qu’elle était dans cette maison. Nous sommes des victimes dans cette histoire alors ôtez vos sales pattes de mon ami !

— Oh la la, chère demoiselle, il va falloir se calmer, me prend- il de haut. Je me fiche absolument de qui vous pouvez bien être. Vous seriez la reine d’Angleterre que je n’y verrais pas de différence. Vous êtes tous les deux impliqués dans l’incendie criminel de cette maison, alors je vous embarque, que cela vous plaise ou non !

— Qu’est-ce qu’il se passe ici ? demande une voix qui m’est familière et à laquelle mon corps répond par un léger frisson.

Je me retourne pour voir arriver le lieutenant Morvan entièrement vêtu de noir, son corps auréolé d’un rouge profond, son crâne rasé et sa barbe naissante lui donnant des faux airs de bad boy, ses yeux bleu nuit regardant tour à tour l’agent, Julien et moi.

— Vous êtes là, lieutenant ! je lâche, rassurée.
Enfin quelqu’un qui va pouvoir nous sortir de ce pétrin.
— Que se passe-t-il, Girard ? demande à nouveau le lieutenant,

plus fermement, visiblement mécontent.
— Ces jeunes gens sont impliqués dans l’incendie de la maison

des Cadwell. J’allais les arrêter pour les amener au poste.
— Quelles sont les preuves de leur implication ?
— Je n’ai pas encore de preuves directes, lieutenant, mais ils

étaient présents sur les lieux et ils sont recouverts de poussière et de sang.

— Pour vous, ce sont des preuves irréfutables ?

— Non, pas irréfutables, lieutenant, mais ce sont des indices suffisants pour les interroger, lui certifie le jeune policier dont les ardeurs se sont nettement calmées.

— Laissez-les, je vais m’occuper d’eux, lui ordonne Morvan.

— Mais…
— Il n’y a pas de mais qui tienne. Je vous ai dit que j’allais

m’en occuper. Allez plutôt interroger le voisinage pour savoir si quelqu’un a vu ce qui s’est passé.

Sans se le faire répéter, le policier Girard nous lance un dernier regard mauvais et part en direction de la maison la plus proche sans ajouter un mot.

— Maintenant vous allez me dire ce que vous faites là, tous les deux ? nous questionne le lieutenant en nous fusillant du regard.

— C’est une très longue histoire, mais ce qu’il faut que vous sachiez absolument, c’est que ma sœur était dans cette maison et que ses ravisseurs se sont enfuis avec elle, il y a maintenant presque une demi-heure.

— Votre sœur ? s’étonne-t-il en me regardant avec des yeux ronds.

— Oui, ma sœur, je lui confirme.

— Vous êtes sûre qu’il s’agissait d’elle ? Avez-vous retenu l’une des plaques d’immatriculation ? Le modèle des voitures ?

— Oui j’en suis certaine. Il y avait deux voitures. Elle était dans l’une d’elles, à l’avant, avec un homme brun d’une quarantaine d’années.

Je regarde Julien afin qu’il confirme ce que je viens de raconter au lieutenant.

— On a bien vu Lucia dans un van noir, un Mercedes assez récent avec des vitres teintées à l’arrière.

— Et la deuxième voiture ?

— C’était une Jeep noire, rétorque mon ami qui s’y connaît bien mieux que moi.

— Plaques d’immatriculation ?
— Elles n’en avaient pas.
— Ok, restez là, je vais tout de suite lancer un avis de recherche

sur ces deux véhicules.
Je ne me fais pas d’illusion. Je sais que c’est une vaine tentative

pour retrouver ma sœur. Les Assombros se sont montrés très prudents jusqu’à présent. À l’heure qu’il est, les deux voitures doivent avoir été abandonnées au profit de deux autres véhicules dont les signalements ne seront pas affichés dans tous les commissariats de France.

Cinq minutes plus tard, Morvan revient nous voir avec un air satisfait sur le visage.

— Le descriptif des deux véhicules va être envoyé à toutes nos équipes et des barrages vont être installés un peu partout autour de Paris. Avec un peu de chance, ils ne passeront pas à travers les mailles du filet cette fois-ci. Allez vous faire examiner par un des pompiers, vous avez vraiment des mines affreuses, tous les deux ! Ensuite, je vous emmène au commissariat afin que vous m’expliquiez plus longuement toute cette histoire.

Un peu de désinfectant, une auscultation de ma cicatrice, quelques pansements et une promesse d’aller à l’hôpital plus tard, nous prenons la direction de Saint-Germain-en-Laye dans la voiture banalisée du lieutenant. Le trajet se fait dans le plus grand silence et je préfère ça. J’ai besoin d’un peu de temps pour retrouver mes esprits après tout ce qui s’est passé. L’attaque, ma sœur, l’explosion, mon intrusion dans un cerveau étranger, tout se mélange dans ma tête. J’entends en boucle les cris, les coups de feu, le bruit assourdissant des deux bombes. Je revois les corps sans vie des deux gardes, de Robert Planchard et de l’Assombros blonde aux allures de catcheuse. Je revois les membres de ma nouvelle famille, Binta, Dan et Cécile blessés. Je revois les visages des Assombros plus déterminés que jamais et celui de ma sœur, énigmatique. Je sens son étreinte chaleureuse mais furtive contre moi. Je revis son départ volontaire, sa fuite délibérée avec ses ravisseurs. Mon cœur se serre. Pourtant, il faut que je mette tout ça de côté et que je me remémore précisément l’histoire que nous avions échafaudée et que je dois resservir au lieutenant, en ayant l’air le plus crédible possible.

Une nouvelle fois, je me retrouve assise dans le petit bureau blafard de Morvan au premier étage du commissariat. C’est décidément une habitude en ce moment, une habitude dont je me serais bien passée. Julien est assis à côté de moi. Nous n’avons pas échangé un mot depuis notre départ de Marly-le-Roi. Mais au-delà des paroles, il y a ses regards réconfortants et bienveillants, sa main chaude et puissante dans la mienne et, ça, ça vaut tous les discours. J’aimerais pouvoir avoir quelques instants de répit pour me blottir contre lui, respirer son odeur et pourquoi pas sentir ses lèvres sur les miennes. C’était étrange ce baiser devant la maison de l’Assombros enceinte aux faux airs de Megan Fox, mais pas désagréable du tout. Bien au contraire.

Le lieutenant Morvan apporte un café pour Julien et un thé vert pour moi, puis il boit quelques gorgées d’une boisson (du café probablement) qui se trouve dans un mug transportable isotherme noir, du genre de ceux que l’on peut trouver chez Starbucks.

— Alors, vous allez finir par me dire ce que vous faisiez à la maison des Cadwell le jour même où celle-ci prend mystérieusement feu ? Et d’ailleurs, pourquoi vos chaperons ne sont pas avec vous ? Où sont passés les policiers Lemery et Giraud et les deux gardes du corps de Robert Legrand ? nous interroge le lieutenant alors qu’il prend place dans le siège en face de nous.

Les hostilités commencent. Je regarde Julien et lui fais comprendre par un léger hochement de tête que je suis prête à prendre la parole et à raconter notre histoire quelque peu améliorée.

— On a réussi à sortir sans qu’ils ne s’en rendent compte, je lui avoue, faussement timide.

— Et comment ? insiste-t-il, l’air bourru.

— On a peut-être accidentellement mis des somnifères dans leurs boissons, je continue.

Le lieutenant pince ses lèvres, retenant visiblement des mots qu’il pourrait regretter, et respire profondément plusieurs fois.

— Ok. Il faudra vraiment que l’on reparle de tout ça un peu plus tard. En attendant, racontez-moi ce qui s’est passé.

— Depuis la disparition de ma sœur Lucia, j’ai engagé plusieurs détectives afin de mettre toutes les chances de notre côté pour la retrouver.

— Et vous n’avez pas jugé bon de nous en informer avant ? me coupe Morvan avant que je n’aie le temps de m’expliquer.

— C’était mon intention, je vous le promets. J’attendais d’avoir un indice ou une piste solide avant de vous en parler, je me défends.

Il ne semble pas me croire, toutefois, il me fait un petit signe de la main pour m’inviter à continuer mon histoire.

— Les détectives n’avaient rien trouvé jusqu’à présent, enfin jusqu’à hier. L’un d’entre eux est venu chez moi et nous a apporté des clichés de Lucia dans la maison des Cadwell, dans leur jardin. Avant d’aller voir la police, nous avons voulu vérifier la véracité de ces infos. Les gens sont prêts à n’importe quoi pour de l’argent. J’avais promis une très belle somme à celui qui m’apporterait de véritables indices sur la disparition de ma sœur. Cet homme aurait pu faire un photomontage pour toucher son argent, puis disparaître. Bref, Julien et moi avons décidé d’aller y jeter un coup d’œil aujourd’hui et si nous avions eu confirmation que Lucia se trouvait bien dans cette villa, nous avions l’intention de prévenir la police.

— Et vous comptiez faire comment pour savoir si votre sœur était bien retenue dans cette maison? Sonner à l’interphone? plaisante le lieutenant sur un ton moqueur.

Je regarde Julien en feignant un moment de gêne car notre numéro se doit d’être convaincant.

— Je dois vous avouer que nous n’y avions pas vraiment pensé. On espérait que si l’on attendait assez longtemps, elle finirait par sortir et que nous pourrions l’apercevoir.

— Et comment ? Les murs font plus de deux mètres de haut et le portail est en bois plein et ne laisse rien entrevoir, ni de la maison ni de son jardin.

— Franchement, je ne sais pas. On ne s’est pas posé autant de questions. On a peut-être été un peu naïfs sur ce coup-là.

— C’est le moins que l’on puisse dire, ironise le lieutenant.

— Oui, c’est vrai, on a certainement été idiots de ne pas venir voir la police d’abord, je m’emporte légèrement, mais c’est comme ça ! Si on pouvait remonter le temps, on changerait certainement de stratégie mais ce n’est pas possible.

— Et c’est bien dommage ! Continuez plutôt votre récit et dites- moi ce qui s’est passé quand vous êtes arrivés sur place, continue Morvan d’une voix plus neutre.

— Quand nous sommes arrivés à Marly, tout était calme. On est d’abord resté à distance de la maison pour voir s’il y avait des allers-venues, mais il ne se passait rien, alors au bout d’une demi- heure, nous avons décidé de nous approcher. On a fait le tour de la propriété, sans succès. Toujours aucune visibilité, aucun bruit ni mouvement dans le jardin. Peut-être que l’on s’est approchés un peu trop près de la caméra de surveillance de l’entrée, C’est certainement comme ça qu’ils ont su que nous étions là car tout d’un coup le portail s’est ouvert et deux voitures sont sorties à toute vitesse. Dans l’une d’elles, il y avait un de mes ravisseurs. Le blond aux cheveux longs, avec une nouvelle coupe de cheveux. Il était brun avec les cheveux courts, accompagné d’un rouquin. Dans l’autre voiture, il y avait un homme qui conduisait et ma sœur était assise à côté de lui.

J’oublie bien évidemment de lui dire que je connais leurs noms. Le relooké s’appelle Kelen Le Hir et l’homme roux, Braen Cadwell. Et dans cette nouvelle version de l’histoire, j’omets surtout de lui dire que ma sœur s’est délibérément enfuie avec eux.

— Votre ravisseur ? Comment en êtes-vous aussi sûre ? Vous n’avez pas dû le voir plus de quelques secondes dans cette voiture et la fois où vous avez eu affaire à lui, il était cagoulé, souligne-t-il, suspicieux.

Je ne peux pas lui dire que Julien et moi l’avons suivi pendant des jours, que nous savons où il habite, que nous l’avons pris en photo et que nous avons comparé les clichés qui nous ont confirmé qu’il s’agissait bien de la même personne. Le ravisseur blond aux cheveux longs était bien devenu brun aux cheveux courts après un petit relooking, histoire de passer un peu plus inaperçu.

— Je ne pourrais jamais oublier le regard de l’homme qui m’a enlevée, je lui explique sans lui donner plus de précision.

— Ok, cède-t-il sans insister, et pour les autres, vous pensez que vous pourriez les décrire ?

— Oui, je pense que l’on pourrait, je confirme au lieutenant en jetant un regard de connivence à Julien.

— Ok, je vais voir si l’officier Pancol est là afin que vous puissiez lui donner les descriptions de toutes ces personnes, nous informe-t-il en décrochant son téléphone.

Au même moment, la porte du bureau s’ouvre pour laisser entrer une boule de lumière rouge écarlate dont le niveau de stress atteint des sommets et m’agresse tel un tsunami. Je finis par me rendre compte qu’il s’agit d’une jeune femme brune avec une coupe de garçon manqué et une tête de petite souris.

— Oh pardon, lieutenant, je ne savais pas que vous n’étiez pas seul. Un homme vient d’être amené au poste, celui qui était sur la propriété des Cadwell. C’était apparemment le gardien, j’ai pensé que cela pouvait vous intéresser.

Il restait quelqu’un chez les Cadwell ? Je croyais que les Lucios et les GOG avaient fait le tour de la propriété pour s’assurer qu’il n’y avait plus personne ni aucun indice…

— Merci, Brunier. J’arrive.
Elle referme la porte derrière elle sans rien ajouter.
— Il y avait quelqu’un sur place ? je m’empresse de demander. — Apparemment, se contente de me répondre le lieutenant.
— C’est une bonne nouvelle. Peut-être saura-t-il quelque chose

sur l’enlèvement de ma sœur ?
Connaissant un peu les Assombros et tout le mystère qui

entoure nos deux clans, je suis quasiment certaine que cet homme préfèrerait être mort plutôt que d’avouer quoi que ce soit de compromettant. C’est d’ailleurs ce qui risquerait de lui arriver si jamais il venait à parler.

— J’en doute fort. En général, on ne confie pas d’informations importantes à un simple gardien mais on ne sait jamais, il aura peut-être entendu quelque chose qui pourrait nous être utile pour retrouver votre sœur.

A suivre…